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The Wild Angels. 1966.
Origine : Etats-Unis
Genre : Drame motorisé
Réalisation : Roger Corman
Avec : Peter Fonda, Bruce Dern, Nancy Sinatra, Diane Ladd...




Heavenly Blues (Peter Fonda), leader d’un groupe de Hell’s Angels, rejoint son ami Loser (Bruce Dern) pour l’informer que sa moto volée a été retrouvée. Les deux hommes, bientôt rejoints par toute la bande, partent en mission punitive pour la récupérer. L’affrontement avec la bande rivale a tôt fait d’alerter la police et une course-poursuite s’engage entre Loser, qui a eu la mauvaise idée de piquer une moto de police, et les forces de l’ordre. Blessé par balle, Loser termine sa course à l’hôpital sous étroite surveillance. De con côté, Heavenly Blues élabore un plan d’action pour le sortir de là. Car le jour où les Hell’s Angels abandonneront l’un des leurs aux forces de l’ordre n’est pas encore arrivé !



Au sortir de son cycle Edgar Allan Poe, Roger Corman délaisse la grandiloquence et les colifichets des films en costumes pour réaliser un film plus contemporain. Paradoxalement, Les Anges sauvages paraît aujourd’hui autrement plus daté que ne le sont Le Masque de la mort rouge et La Tombe de Ligeia. C’est qu’en s’intéressant aux Hell’s Angels, Roger Corman nous plonge dans un univers très codifié dont la teneur demeure très typée sixties. Contrepoint aux hippies, chantres du flower power, les Hell’s Angels partagent tout de même avec eux cette volonté de mener leur vie comme bon leur semble, libre des contraintes de la société. Ils exècrent les forces de l’ordre, ne travaillent pas (à quelques exceptions près) et n’ont que leur bécane comme seul bien. Ils sont en quelque sorte les cow-boys du 20e siècle, toujours à arpenter les Etats-Unis de long en large au gré de leurs envies, sans réels endroits pour se poser durablement. Ils vivent en nomades et en épicuriens, toujours à profiter du jour présent sans se soucier du lendemain. Ils privilégient les fêtes entre copains, véritables orgies de sexe, d’alcool et de drogue lors desquelles ils s’adonnent à des jeux empruntés du passé tels la joute ou la corrida. Le film ne propose quasiment que ça, une suite d’orgies plus ou moins dantesques, sans réel soucis de conter une histoire. Une absence de scénario qui épouse en un sens l’absence de but chez les Hell’s Angels. Et Les Anges sauvages d’avancer cahin-caha au gré des envies de Heavenly Blues, à la fois chef des motards et, par conséquent, instigateur du récit.
Le film se découpe en trois parties dont le dénominateur commun se nomme Loser. Meilleur ami de Heavenly Blues, Loser se démarque de ses congénères par ses vaines tentatives de s’insérer dans la société. Il possède un pied-à-terre et multiplie les petits boulots pour tenter d’apporter un peu de stabilité à son épouse et, qui sait, fonder une famille. Or, l’appel du bitume se fait entendre et il ne peut résister à son ami lorsque celui-ci lui rapporte que sa moto a été retrouvée. Sans elle, il ne peut plus profiter du puissant souffle de la liberté. Et c’est sans doute parce qu’il n’avait plus sa moto qu’il a consenti quelques efforts pour offrir une vie plus rangée à sa femme. En fait, Loser se trouve à la croisée des chemins, ne sachant pas vraiment sur quel pied danser : continuer sa vie de bohème avec Blues ou bien privilégier la stabilité auprès de son épouse ? Plutôt que de choisir, il s’accorde un sursis en suivant son ami tout en amenant son épouse avec lui. Une manière de ménager la chèvre et le chou qui ne l’empêchera pas d’aller droit dans le mur et d’insuffler au film son ton désenchanté. Car son accident, son séjour à l’hôpital puis son décès inciteront Heavenly Blues à une profonde remise en question qui sous-tend tout le film.
Tout leader qu’il est, Heavenly Blues paraît effacé au sein du tumulte de sa bande. Un effacement qui s’accroît lors de l’arrestation de Loser. Alors que ses gars ripaillent comme des barbares, lui reste en retrait, incapable de s’amuser. A la différence des autres motards, un véritable lien d’amitié, presque fraternel, l’unit à Loser. Ce n’est pas juste l’un de ses semblables. Il se sent investit d’une mission, et quelque part s’estime responsable de ce qui est arrivé à son ami. Dés lors, le sortir de l’hôpital devient sa priorité et pas, contrairement aux autres, juste un prétexte pour s’amuser et défier les autorités. C’est un homme tiraillé entre sa position au sein de sa bande de Hell’s Angels et son envie profonde de tout plaquer. Au fond de lui, il ne croit plus vraiment à son mode de vie, et la mort de son ami met à mal ses dernières illusions. Malgré tout, il continue de se leurrer sous le poids de sa fonction. Cependant, le discours qu’il oppose aux questions aussi directes qu’évidentes du prêtre chargé de l’oraison funèbre de Loser trahit son flagrant manque de conviction. Et la mise à sac de l’église qui s’en suit à son instigation apparaît comme l’acte désespéré d’un homme à l’indécision tenace mais qui, petit à petit, perçoit l’impasse de son existence. Cette indécision renvoie à Peter Fonda lui-même, dont le mode de vie hippie s’est toujours mal conjugué avec l’intransigeance de son père Henry Fonda. Le jeune acteur semble s’être toujours interrogé sur la voie à suivre, un questionnement qui constituera le cœur de son premier film en tant que réalisateur, L’Homme sans frontière. La tonalité du film n’est pas à la franche rigolade et sa photographie, terne et granuleuse, participe de ce climat pesant. Et bien que Roger Corman privilégie la microsociété constituée par les Hell’s Angels au détriment de la société au sens large, tout dans le comportement de Heavenly Blues sonne comme une prise de conscience des profonds changements qui la traversent. Toute proportion gardée, ses questionnements font échos à ceux du pays tout entier. Et c’est peut-être là qu’il faut trouver les principales raisons du succès du film, plutôt que dans ses scènes d’action (rares) et dans l’indigence de la bande musicale (Roger Corman n’avait visiblement pas les moyens de s’offrir quelques morceaux des groupes de l’époque).



Film un peu terne et pas toujours très maîtrisé, Les Anges sauvages fait néanmoins l’objet d’un véritable culte aux Etats-Unis, lequel a permis la réalisation de Easy Rider, qui jouit d’une renommée autrement plus grande à l’heure actuelle. Comme quoi, même en petite forme, Roger Corman prouve qu’il sait taper juste et qu’il possède un flair incomparable pour les sujets porteurs. Il n’en faut pas plus pour créer une légende.

Bénédict Arellano

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