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Agaguk. 1992.
Origine : France / Canada
Genre : Aventures
Réalisation : Jacques Dorfmann
Avec : Lou Diamond Philips, Jennifer Tilly, Toshiro Mifune, Donald Sutherland...


Agaguk (Lou Diamond Philips), jeune chasseur impétueux, s’oppose à son père et chef de leur tribu Kroomak (Toshirô Mifune), coupable à ses yeux de trop fricoter avec les blancs. Un soir, mû par une grande colère, Agaguk se rend dans l’igloo de Brown (Bernard-Pierre Donnadieu), l’homme blanc avec lequel son père fait des affaires, et le tue. De lui-même, il décide de se bannir du village, non sans emmener avec lui Igiyook (Jennifer Tilly) la femme qu’il convoite. Apprenant ça, Kroomak, également sorcier à ses heures perdues, jette un sort à son fils : l’ombre du loup blanc le tourmentera jusqu’à l’affrontement final.

Avant de s’essayer à la réalisation en 1987 avec Le Palanquin des larmes, Jacques Dorfmann officiait exclusivement en tant que producteur, affichant dans ses choix un éclectisme certain. L’Armée des ombres, Le Cercle rouge, Nous ne vieillirons pas ensemble, Traitement de choc, La Guerre du feu ou encore Les Charlots contre Dracula (et oui !) témoignent d’une égale attirance pour les films d’auteurs et les films plus grand public. En tant que réalisateur, c’est plus vers ces derniers qu’il tend, s’intéressant à des projets frappés du sceau de l’aventure et de l’exotisme. Après la destinée de Chow Ching Lie dans la Chine de Mao, Jacques Dorfmann s’intéresse à Agaguk, jeune chasseur inuit dans le Grand Nord des années 30 en adaptant librement le célèbre livre éponyme de l’écrivain canadien Yves Thériault.
Ambitieux, Agaguk embrasse les genres, se voulant à la fois film d’aventure, film policier, quête initiatique et un parfait reflet de la vie des Inuits de l’époque. L’ennui, c’est qu’à l’écran cette folle ambition peine à aboutir à un tout cohérent. Déjà, l’enquête policière tourne court, la faute à l’indolence du policier chargé d’élucider le meurtre de Brown. Campé par un Donald Sutherland en service minimum et roux (!), l’officier Henderson véhicule un flegme qui confine à la lassitude. C’est sans grande conviction qu’il se rend dans le village des Inuits, comme persuadé d’avance de l’impasse de son enquête. On lit une forme de renoncement dans son comportement, corollaire d’une difficile collaboration entre les Inuits et les autorités locales. A une époque où le statut des Inuits fait toujours débat, opposant les partisans à leur totale autonomie à ceux considérant qu’il est du devoir du gouvernement canadien d’assumer leurs besoins de base, Kroomak gère son village le cul entre deux chaises. D’un côté, il s’ouvre aux chasseurs canadiens, leur offrant hospitalité et peaux de bêtes en échange d’armes à feu et d’alcool, et de l’autre, il s’échine à conserver intact les us et coutumes de son peuple, perpétuant la tradition chamanique. Un grand écart dont tous les villageois semblent s’accommoder à l’exception de Agaguk, le fiston plein de ressentiments à l’égard de son père. Dès lors, ce qui pouvait s’apparenter de prime abord comme une position forte de sa part, refusant que les autorités se servent de la question du bien-être des Inuits à des fins personnelles, ressemble au final davantage à une crise d’adolescence. Jeune homme mal dégrossi, Agaguk se contente de quitter le village avec la femme qu’il a choisi pour être la mère de son enfant, sans mener aucune fronde à l’égard de son père. Nous entrons alors de plain-pied dans la partie aventureuse du récit sans que le rythme de ce dernier s’en retrouve chamboulé. Jacques Dorfmann retrace l’errance de son héros et de sa moitié de manière très plan-plan, se reposant essentiellement sur la beauté des paysages traversés qu’il filme invariablement en plans larges, histoire de conférer une ampleur factice à sa mise en scène. Or dès qu’il s’agit d’orchestrer une scène d’action, comme la chasse à la baleine, ses limites formelles apparaissent au grand jour. Incapable de nous immerger dans cette lutte à mort de l’homme contre la nature, dont nous restons les spectateurs passifs et peu concernés, il échoue également dans le registre émotionnel en tentant de nous apitoyer par la mort d’un personnage plus que brièvement introduit. D’ailleurs, les personnages constituent l’un des problèmes majeurs du film, à commencer par Agaguk lui-même, jamais attachant, toujours agaçant.
Interprété sans nuance par un Lou Diamond Philips dont la carrière avait décollé suite à son interprétation de Richie Valens dans La Bamba en 1987, Agaguk ne dépasse jamais le stade de l’enfant gâté. Sa trajectoire se veut exemplaire dans le sens où son exil assumé doit l’amener à acquérir ce surcroît de maturité nécessaire à la succession de son père à la tête de la tribu. Chaque épreuve qu’il traverse doit l’amener à ce surcroît de sagesse nécessaire pour prendre en main la destinée de sa tribu. Cela passe donc par la naissance de son fils, sorte de passage obligé pour tout adulte qui se respecte, puis plus symboliquement par l’élimination du loup blanc, représentation de ses bas instincts. Au cours de son périple, il aura aussi appris à respecter sa femme qui dans l’adversité se sera avérée d’une aide précieuse et parfaitement apte à s’assumer elle-même. A sa manière, Igiyook augure de l’émancipation de la femme alors pas encore de mise dans la société occidentale. Elle s’impose en femme forte et réfléchie, inébranlable soutien d’un Agaguk un peu trop sanguin. Une digne femme de chef. Dommage qu’elle soit incarnée à l’écran par Jennifer Tilly, qui toute mignonne qu’elle soit avec sa voix à la tonalité enfantine, demeure trop sophistiquée pour incarner avec véracité cette femme inuit. Finalement, c’est Toshiro Mifune qui s’en sort le mieux sous les oripeaux du chef Kroomak bien que son personnage soit considérablement sacrifié au profit de la jeunesse impétueuse. Et c’est bien tout le problème de Agaguk. A vouloir ne se concentrer que sur le parcours initiatique peu passionnant du rôle titre, Jacques Dorfmann met de côté le plus intéressant, à savoir le devenir des Inuits au sein d’une société en plein bouleversement.

Fruit de deux années passées dans le Grand Nord au sein des peuplades Inuits, Agaguk se révèle n’être qu’un bien inoffensif et peu divertissant film d’aventures. De son expérience, Jacques Dorfmann n’en retire que du décorum, se contentant de reproduire avec un évident souci du détail le folklore des Inuits. Toutefois, ces scènes qu’il nous jette en pâture sans mode d’emploi ne nous révèlent rien d’un peuple qui, une fois le film achevé, conserve tout son mystère.

Bénédict Arellano

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