Titanic. 1997. Origine : Etats-Unis Genre : Drame historique Réalisation : James Cameron Avec : Leonardo DiCaprio, Kate Winslet, Billy Zane, Kathy Bates...
Et pourtant, Cameron ne s'est pas fait que des amis avec Titanic. Ses fans de la première heure ont été pas mal déçus de le voir célébré avec un tel film, catégorisé mélodrame. Lui, l'inventeur du Terminator et le concepteur des aventures les plus échevelées des Aliens, plaît désormais à la ménagère de moins de 50 ans autant qu'à la minette de 15 ans. Ce serait pourtant oublier que la carrière de Cameron l'a naturellement amené à Titanic. Au fil de ses oeuvres, depuis le très noir et très punk Terminator en 1984, il a accordé une place de plus en plus importante aux sentiments, et à la naïveté. Ripley faisait mine de devenir une mère de substitution dans Aliens, les extra-terrestres délivraient des messages pacifistes dignes d'une parodie de miss France dans Abyss et le Terminator du Jugement dernier faisait office de figure paternelle au jeune John Connor, en plus de lui avoir permis de retrouver sa môman (passons sur True Lies, film un peu à part). Le hic, c'est que Cameron n'a jamais su réussir à retranscrire ses penchants mélodramatiques sans tomber dans la facilité. En cela, il fait un peu penser à Steven Spielberg, surtout si l'on considère que tout comme Spielberg, il peut se révéler génial lorsqu'il se concentre sur autre chose. Mais quand il décide de faire un film purement mélodramatique, il y a de quoi être inquiets. Toutefois, l'avantage de Titanic, c'est que tout mélodramatique qu'il se veuille, il n'en est pas minimaliste pour autant. Le naufrage n'est pas qu'une simple toile de fond : il influe sur la destinée des deux personnages principaux. Et au niveau de la reconstitution, Titanic est bel et bien excellent. Cameron a poussé ses recherches très loin, allant jusqu'à avoir recours à deux historiens, à faire un tour du côté de l'épave. Les décors monumentaux recréent le Titanic et son ambiance dans les moindre détails, jusqu'au mobilier, aux costumes, à l'organisation spatiale des compartiments. L'étiquette et les manières de la bourgeoisie d'époque ont également bénéficié d'un soin tout particulier. Le naufrage est également spectaculaire, et les effets spéciaux, pourtant pléthoriques, ne se font jamais remarquer (difficile de distinguer le numérique, employé par exemple pour les scènes de foule). Le respect du cours des évènement est quasi total. Bien sûr, on pourra toujours arguer que telle ou telle chose ne s'est pas passé exactement ainsi. Le morceau final joué par les musiciens dans les derniers moments de l'évacuation n'a probablement pas été "Plus près de toi, mon Dieu", le canot de sauvetage qui est revenu repêcher d'éventuels survivant n'est pas le bon -d'ailleurs la réalité a été encore plus romancée que dans le film-, l'attitude de certains membres d'équipage est parfois avérée mais attribuée aux mauvais personnages, les causes exactes de la mort de certaines personnes demeurent inconnues alors que Cameron ne laisse aucun doute à leur sujet, et enfin, certaines répliques appelées à passer à la postérité sont invérifiables... mais d'autres semblent bien avoir été prononcées, comme le "Nous nous sommes habillés au mieux, nous sommes prêts à couler comme des gentlemen" de Guggenheim. Mais bon, il faut bien admettre que tout cela n'est que détails, et que de toute façon certaines choses restaient encore floues au moment où le film fut tourné. Cameron réussit à être très informatif sur la vie à bord du Titanic, sur toute la traversée du paquebot jusqu'à son naufrage, mais aussi sur l'ambiance qui régnait au moment du naufrage. Sur tous ces points, chapeau... On sent que le réalisateur aime véritablement son bateau, et il le montre avec un regard légèrement enfantin, émerveillé, axé sur la démesure et la sensation d'être tout petit face à ce monument. C'est le même genre de regard que Spielberg portait sur ses dinosaures dans Jurassic Park. Est-ce que le réalisateur en fait trop ? Certaines fois, oui, mais il peut se le permettre, et cela n'est jamais artificiel.
Par contre, Titanic ne peut décemment pas être un documentaire. Trois heures d'un fait divers, aussi énorme fut-il, cela est inconcevable. Car après tout, jusqu'au naufrage, chacun vivait sa vie normalement, et on aurait mal vu Cameron se lancer dans une étude sociologique. Il lui faut donc des personnages, et des choses qui arrivent à ces personnages. En d'autres termes, il lui faut un scénario venant se greffer sur l'Histoire. Et c'est là que réside la difficulté pour un réalisateur habitué à foirer ses mélodrames. Car cette fois, au moins jusqu'au naufrage, rien ne lui permet de se rattraper aux branches. Pas d'aliens, pas de Terminator pour faire contrepoids aux sentiments. Et, c'était couru d'avance (il n'allait quand même sublimer le Titanic pour prendre des sagouins indignes du paquebot pour héros), c'est là que le réalisateur se plante dans les grandes largeurs. Son choix d'insérer des personnages purement fictifs peut se comprendre : en prendre de véritables aurait pu remettre en cause la reconstitution de la catastrophe. Par contre, inventer une telle histoire d'amour est indigne des efforts accomplis dans cette reconstitution. Sans le luxe de cette dernière, le film n'aurait été qu'un téléfilm sentimental à diffuser l'après midi en période de fêtes. Cameron base cette romance sur un clivage de classe, le bateau complet représentant cet antagonisme au début du XXème siècle : en bas, les prolétaires qui vivent entassés au milieu des rats, et en haut, la bourgeoisie et l'aristocratie qui vivent dans le grand luxe. L'équipage (donc l'incarnation de l'ordre politique) est aux petits soins pour les plus riches, et peine à dissimuler son mépris pour les pauvres. Cameron ne se donne même pas la peine de montrer les prolétaires : c'est une classe homogène, ne contenant que des gens gentils, extravertis et festifs. Il ne s'attarde donc que sur les plus hautes classes, ce qui est tout de même un peu hypocrite pour quelqu'un qui de toute évidence prend le parti des plus pauvres. Le standing des gens de la haute est bien plus convenable que celui de ceux d'en bas, qui n'aurait pas permis d'exploiter toute la beauté du Titanic. Pour employer un vocable marxiste-léniniste, Cameron prend un point de vue petit-bourgeois : tout en prenant la défense du prolétariat face aux plus snobs des aristocrates et des bourgeois, il ne se mêle pas à lui, et ne raisonne que par des critères moraux... comme les bourgeois qu'il dénonce, sauf que son point de vue est progressiste. Il s'apparente en fait à celui que porte le personnage (non fictif) de Molly Brown, joué par Kathy Bates, pleine de compassion pour le prolétariat, gênée par l'arrogance de sa propre classe, mais qui ne cherche quand même pas à supprimer les différences de classes, et encore moins à révolutionner les choses, elle qui vient tout juste d'intégrer la bourgeoisie (les autres lui font bien sentir qu'elle a encore du travail à faire avant d'être respectée). En fait, malgré ce que Cameron laisse paraître, le prolétariat n'existe pas dans le film : il n'a aucun esprit d'initiative et ne dépend que du bon vouloir de certains bourgeois, cette classe étant elle-même divisée entre "bons" et "méchants". Cela part indéniablement de bons sentiments (soyons honnêtes, il ne fallait pas demander Le Cuirassé Potemkine non plus), mais franchement très maladroits. Ainsi, si certains bourgeois sont bons et d'autres sont mauvais, c'est uniquement le fruit de leur propre volonté, et le déterminisme social n'existe pas. L'exemple le plus frappant est de loin celui de Cal Hockley (Billy Zane), petit ami du personnage de Kate Winslet, qui s'inscrit dans la tradition simpliste des pourris intégraux. Conçu pour justifier la rébellion de Rose, il est haïssable au-delà du possible. Vaniteux, considérant Rose comme sa propriété, émettant des jugement artistiques à l'emporte-pièce que l'Histoire démentira, rabaissant en permanence Jack et le prolétariat, menteur, parfois violent, il se sauvera même comme un lâche (corruption, utilisation d'un enfant...). Vraiment trop salaud pour être crédible, ne serait-ce qu'une seconde, surtout que Billy Zane affiche en permanence une mine sournoise toute en sourcils froncés. Cal est doublé de son protecteur joué par David Warner (qui avait déjà joué dans une reconstitution sur le Titanic en 1979), ex flic défendant avec zèle sadique les intérêts de son maître. L'émissaire de la White Star Line et sa recherche des gros titres qui le pousse à demander la pleine vitesse du paquebot est également du nombre des pourris, tout comme la mère de Rose. Mais cette dernière finit par avouer que le mariage forcé qu'elle conçoit pour sa fille est surtout un moyen de préserver son rang. Une tentative de montrer que tous ces gens ne sont que le produit de leur époque et de leur éducation, mais qui ne couvre qu'une scène. Un développement plus grand, et si possible appliqué également pour Cal, aurait pu éviter à Titanic de sombrer dans le manichéisme simpliste. Du côté des bourgeois gentils se trouvent le personnage de Kathy Bates déjà évoqué, ainsi que l'architecte du navire, conscient du raté de sa construction et assumant pleinement sa responsabilité. D'autres personnages se retrouvent écrasés entre les gentils et les méchants : le capitaine, les membres de l'équipage chargés de l'évacuation... Laissant paraître une certaine ambiguïté, ils n'ont pourtant aucune place pour exister entre le couple Jack / Rose et l'infâme Cal. Ce sont les sacrifiés de Titanic.
Passons maintenant au sommet d'une structure qui se veut pyramidale (le bateau comme un tout, puis avec ses clivages de classes, puis avec ses contradictions inter-classe), avec les intérêts principaux du film, Jack et Rose... Un sujet pas tellement vaste, puisque les personnages sont eux aussi simplistes au possible. Lui est l'antithèse de Cal : c'est un homme bon, sympathiquement espiègle, dévoué, tolérant, et même un peu artiste sur les bords. Il sauve un enfant (qui meurt aussitôt qu'il a été rendu à son père, tout le monde ne peut pas être aussi brillant que Jack), montre la voie à ses amis prolétaires en défonçant une grille fermée à clef (aucun d'entre eux n'y auraient pensé, dites donc) et bien sûr sait se sacrifier en galant homme. Cameron en fait tout simplement un saint. Et un minet. Car Leonardo Di Caprio, toujours propre sur lui, la mèche devant les yeux, est ici calibré pour devenir le chouchou des midinettes. Il lui faudra bien des films avec Scorsese pour se détacher de cette image qui ne lui est pas entièrement imputable : son personnage a après tout été écrit ainsi. De son côté, Rose incarne le désir de liberté d'une jeune fille brimée à la fois par l'étiquette puritaine de sa classe, mais aussi par une société patriarcale (entre elle, Molly et les aveux arrachés à sa mère, le film est un chouïa féministe). Elle aspire à la liberté qu'incarne l'insouciant Jack, et sous son influence, elle se montre de plus en plus réfractaire à Cal et à sa mère. Ce qu'elle apprendra, elle le mettra à profit au cours du naufrage, envoyant balader Cal une bonne fois pour toute (en se souvenant de la leçon de crachats de Jack) et refusant définitivement d'obéir à sa mère. Elle sera sauvée par Jack "de toutes les façons dont on puisse être sauvé". Le pire dans tout cela est que Rose et Jack s'isolent complètement du monde, achevant de rendre caduque les sympathies de classes affichées par le réalisateur : Rose se libère de sa propre classe, mais ne fraye pas pour autant avec celle de Jack (à part quand elle est bourrée et qu'elle guinche au milieux des buveurs de tous pays). Et Jack laisse tomber ses amis comme des malpropres pour ce qui aurait pu être une simple drague pour décrocher le coup d'un soir, mais qui est en fait une "grande histoire pour la vie" comme peuvent en éprouver les adolescents. Ils vivent dès lors dans leur bulle pleine de féérie, faite de simagrées à la proue du navire face au crépuscule (et au réveil de Céline Dion), et plus rien ne compte que leur amour juré-craché. Avec cette histoire, Cameron se montre d'une puérilité assez consternante qui fait d'autant plus regretter que le réalisateur ne se soit pas attardé sur les personnages un peu plus matures. Et, comme si il en avait conscience, il la met un peu en veilleuse le temps de procéder à la retranscription du naufrage proprement dit. Naufrage pendant lequel les deux amoureux transis arrêtent enfin de jacasser et se mettent à l'ouvrage, ce qui amène les plus belles scènes les concernant spécifiquement : parvenir à s'enfuir de la troisième classe, envahie par la montée des eaux, au milieu des couloirs étroits. Seul instant qui nous rappelle que Cameron est bien plus dans son élément dans les films d'action que dans la romance. Loïc Blavier |